
Projet de recherche P4S/251/BELAMAR (Action de recherche P4S)
L’histoire socio-économique de la Seconde Guerre mondiale en Belgique demeure encore relativement peu explorée. Le marché du travail, en particulier, constitue une lacune importante de l’historiographie. Si certains aspects institutionnels, notamment le rôle de l’Office national du travail, ainsi que la question du travail obligatoire en Allemagne ont fait l’objet d’études depuis les années 1970, les données statistiques relatives au chômage restent fragmentaires. Celles-ci ne sont généralement disponibles qu’à un niveau agrégé et reposent souvent sur des sources allemandes dont la fiabilité demeure parfois incertaine.
Par conséquent, notre compréhension du marché du travail durant la période d’occupation reste partielle et biaisée, l’accent étant principalement mis sur le niveau élevé du chômage au début de celle-ci. Toutefois, certaines études de cas, notamment celles consacrées à des entreprises allemandes actives en Belgique, mettent en évidence l’existence de tensions croissantes sur le marché du travail ainsi qu’une concurrence accrue pour la main-d’œuvre dès 1941. En outre, plusieurs questions fondamentales demeurent insuffisamment étudiées, telles que les effets de l’absence prolongée des prisonniers de guerre wallons sur le marché du travail d’une Wallonie fortement industrialisée, ou encore les conséquences éventuelles de cette situation sur l’emploi féminin. De même, les interactions entre l’évolution du marché du travail et l’intensité des mouvements de grève durant l’occupation n’ont jamais fait l’objet d’une analyse systématique, alors que plusieurs travaux soulignent l’existence d’un lien étroit entre la situation du marché du travail, la propension à la grève et les probabilités de succès des mouvements sociaux.
Plus généralement, le marché du travail constitue une composante essentielle du développement macroéconomique. Sa compréhension approfondie apparaît dès lors indispensable à toute tentative de reconstitution de l’évolution économique durant l’occupation.
L’étude du marché du travail au cours de cette période permettrait également de combler une lacune importante dans les séries historiques du chômage en Belgique récemment reconstituées. Le service d’études de l’Office national de l’emploi (ONEM) a en effet élaboré des séries couvrant la période allant de 1921 à nos jours, à l’exception notable des années de la Seconde Guerre mondiale. Cette absence s’explique non seulement par le manque de données disponibles, mais également par les difficultés méthodologiques liées à la réorganisation du système d’indemnisation du chômage durant l’occupation.
Le présent projet vise à analyser le marché du travail sous l’angle du chômage et de son évolution. Son objectif principal est de reconstituer une série homogène de données relatives au chômage, tant masculin que féminin, à différents niveaux d’agrégation (national, sectoriel et, dans la mesure du possible, régional, à l’échelle des districts des offices du travail). Cette reconstitution reposera sur l’exploitation systématique et l’évaluation critique des sources archivistiques disponibles, notamment celles de l’Office Nationale du Travail (conservées dans les archives de la Justice militaire et du Service des victimes de la guerre), du ministère des Finances, des Werbestellen — bureaux de placement relevant de l’administration militaire allemande — ainsi que les archives de l’administration militaire allemande en Belgique occupée (Archives nationales, Pierrefitte-sur-Seine, série AJ 40). Ces sources seront complétées par des archives conservées en Allemagne ainsi que par des archives communales, les commissions d’assistance publique ayant assuré le paiement des allocations de chômage durant l’occupation.
Sur la base de ces données, le projet analysera l’évolution du marché du travail sous l’occupation ainsi que ses liens avec le travail volontaire et obligatoire en Allemagne, la mobilisation de la main-d’œuvre belge au profit de l’économie de guerre allemande constituant l’un des principaux objectifs de la politique de l’occupant.
Ce projet débouchera sur la constitution d’une base de données, la rédaction d’un article destiné à une revue scientifique internationale ainsi que la mise à disposition de séries quantitatives harmonisées avec celles produites par le service d’études de l’ONEM, contribuant ainsi à l’enrichissement de cet ensemble de données historiques. Par ailleurs, plusieurs contributions de vulgarisation scientifique seront publiées sur les le site Belgium WWII du CegeSoma afin de diffuser les résultats de la recherche auprès d’un public plus large.